L’interview de Grégoire Forest, Maître de Conférences à Tours

Tout d’abord, merci de nous accorder un entretien. Nous mettons en place un projet sur le rôle du chargé de travaux dirigés et ses fonctions, et nous voulions conclure avec votre entretien comme vous venez juste de passer de « l’autre côté ».

  • Pour commencer, pourquoi le droit? Pourquoi avoir eu envie de l’étudier ?

 » Par Hasard… (rires). Tout à fait par hasard en fait. J’ai fait de la médecine avant. Et puis après, je suis venu en droit totalement par hasard et ça m’a plu, donc je suis resté. C’est quelque chose que j’ai découvert en le faisant. J’avais pas de vocation, ni d’intérêt particulier pour ça. C’était une bonne surprise. »

  • Comment le choix du droit privé, et plus précisément du droit des obligations, s’est-il imposé à vous ?

« Alors le droit privé… Parce que j’aime bien les vieilles choses. Du coup, le droit privé ça avait une dimension historique qui était assez importante tout le temps. Et le droit administratif c’est plus récent. Et puis, c’est un peu plus rébarbatif au premier abord comme matière… sachant que finalement après, plus j’ai étudié le droit, je vais pas dire que j’ai regretté, mais plus je me suis dit que le droit administratif c’était super intéressant aussi. Et que du coup, ça ne me dérangeait pas de temps en temps de faire un peu de droit public. Ca m’intéressait aussi beaucoup. C’est plus un choix d’étudiant. C’est sur le moment, ça me plaisait plus. Après pour le droit des obligations, c’est déjà que ça m’a plu quand je l’ai fait en deuxième année. Toutes les matières qui sont venues après comme les contrats spéciaux, les sûretés et toutes ces choses-là, ça m’a plu encore. Quand je suis arrivé en master 2, j’ai fait un mémoire en droit des obligations et du coup, j’ai fini par faire ma thèse sur l’obligation. Mais c’est venu petit à petit au fil du temps. »

  • Qu’est-ce qui vous a amené vers l’enseignement ?

« C’est pareil, c’est des choses que vous découvrez en le faisant. C’est qu’en fait, à la fin du master 2, ça m’avait plu de faire un mémoire. Et du coup, j’avais envie de faire une thèse. Et en fait, quand on fait une thèse, on enseigne. Ça s’est fait dans cet ordre là. Et c’est en enseignant que je me suis rendu compte que ça me plaisait beaucoup. Et après, j’ai tout fait pour devenir enseignant. « 

  • Et qu’est que la fonction de chargé de travaux dirigés vous a apporté à vous, personnellement, puis dans votre développement professionnel?

« Pas mal de richesses humaines. C’est le seul moment où on est vraiment en contact avec les étudiants qu’on voit beaucoup plus qu’en amphi. Et puis surtout, on les voit évoluer. Ce qu’on ne voit pas en amphi. En Amphi, on voit des gens, on parle et puis on voit des copies mais… Enfin humainement c’est très enrichissant. Et puis, c’est une fonction qui est importante. Et peut-être même, plus importante que la fonction de prof parce que finalement les chargés de TD, ce sont les gens qui font comprendre les choses. Alors que finalement, quand on est du côté professeur, on les donne les choses et on ne sait pas ce qu’elles vont devenir. Le chargé de TD il reprend ces choses-là et il s’assure qu’elles soient vraiment comprises. Puis c’est intéressant méthodologiquement aussi. C’est là aussi qu’on apprend aux étudiants à faire des choses qui sont théoriques au départ et qui deviendront pratiques à la fin. C’est un truc que j’ai beaucoup aimé faire. « 

  • Quel effet cela vous a-t-il fait de passer de l’autre côté? D’être face à tant d’élèves, tout d’un coup, qui vous écoutent…

« Déjà, ils m’écoutent pas tous. (rires). La première fois, ça fait bizarre. Et puis après, on s’habitue, on s’habitue à tout. Après, ça devient quelque chose de normal. Mais c’est vrai que c’est un autre exercice, c’est autre chose. »

  • Il faut trouver la façon de se faire écouter aussi…

« C’est vrai. Il y a moins de temps morts qu’en TD. Dans un TD, on parle pas tout le temps. Les étudiants répondent, il se passe toujours quelque chose. Le rythme est moins soutenu. Le cours, c’est plus dur en fait. C’est plus dur physiquement. On ne s’arrête pas. « 

  • Vous êtes un peu tout seul…

« Oui, on est très tout seul. (rires) »

  • Et en quoi consiste votre travail de recherche ?

 » C’est très dur à définir. Déjà dans les domaines. Je fais de la recherche en droit des obligations et en droit de l’immobilier. Et le travail de recherche c’est soit résoudre des questions de fond qu’on se pose tout seul. Enfin, en général, les idées elles viennent pas toutes seules, il y a un contentieux X ou Y qui nous intéresse et on a envie de creuser un petit peu ça ou une matière qu’on aime bien. Mais on se rend compte souvent qu’on a toujours une approche rapide et immédiate de certaines notions, et puis, du coup, on les prend comme acquises, ça dure un certain temps et un jour il se passe quelque chose, une décision de justice, une loi ou n’importe quoi qui fait qu’on disait toujours que c’était ça, mais, en fait, il y a des cas où c’est pas tout à fait ça. Puis les cas commencent à se multiplier un peu et là ça devient intéressant de faire des recherches sur ce que c’est réellement. Alors ça peut être des recherches de théorie du droit, c’est-à-dire théorie des normes les unes par rapport aux autres, qu’est-ce qui fait la juridicité d’une norme, est-ce que l’articulation des normes est cohérente… ou alors ça peut être des choses historiques, c’est-à-dire, on disait ça parce qu’on l’avait toujours dit, mais aujourd’hui on dit autre chose… Est-ce qu’il y a autre chose que le caprice d’un législateur ou quelque chose comme ça. La recherche fondamentale, c’est ça. L’autre plan de la recherche, c’est du commentaire de décisions de justice. Où là, c’est finalement plus ou moins le même travail, mais plus orienté vers un contentieux pratique, c’est-à-cire qu’on commente une décision de justice en la resituant dans son contexte. Ca fait vingt ans qu’on juge ça, alors ce que j’écris n’est absolument pas intéressant donc je vais faire ça très court. Ou alors, pareil, quelque chose a changé, on essaye de trouver la raison pour laquelle ça a changé… Parfois il n’y en a pas et c’est un hasard pas possible. Puis parfois, il y a une tendance de fond qui se dégage. Et la recherche finalement, c’est ça. Le but du jeu, c’est de redonner de la cohérence à un système. C’est quelque chose qui, pour le coup, est parfois tout à fait détaché de la pratique, mais il faut les deux. C’est important de comprendre ce qu’on fait, même quand on pratique. »

  • D’un point de vue pratique, vous avez un certain nombre d’article à écrire par an ou est-ce que vous êtes plutôt libre?

« Non, la recherche c’est libre. C’est-à-dire qu’on écrit ce qu’on veut et finalement on écrit quand on veut. Sachant qu’il faut écrire. On a pas de quota, c’est un travail qui peut varier. Finalement si vous faites une note de jurisprudence ça va peut-être vous prendre deux semaines, un mois pour faire un truc bien. Parfois ça peut prendre beaucoup moins que ça. Pour écrire un article de fond il va vous falloir plusieurs mois. Alors, en fonction du calibre, ça peut prendre six mois ou un an. Puis il se peut aussi que vous n’écriviez ni article, ni note de jurisprudence et que vous écriviez un livre. Et quand vous écrivez un livre, vous ne faites pas ça en deux semaines. Parfois ça peut prendre quelques années, donc du coup, ce serait très compliqué d’avoir un quota quantifié de recherches car ça ne prendrait pas en compte toute la diversité des ouvrages qui peuvent sortir. »

  • Enfin, avez-vous un conseil pour les étudiants?

« Un conseil… Et bien, c’est d’y croire tout simplement. D’y croire et puis de ne pas se mentir. De toujours savoir si on travaille ou pas. En général, quand on fait ça, ça se passe bien. »

Nous remercions M. Forest d’avoir accepté de nous accorder cet entretien et d’avoir pris sur son temps pour nous répondre.

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Comments
2 Responses to “L’interview de Grégoire Forest, Maître de Conférences à Tours”
  1. OPHELE dit :

    Merci à vous pour cet article. La fac endeuillée pleure la perte d’un des siens, l’un des nôtres, et mon ami.
    Claude Ophèle

  2. atedpresse dit :

    Le hasard a fait que l’article fût publié une semaine jour pour jour avant que M. Forest ne nous quitte. L’entretien devait être un hommage à la profession ; finalement il devient, et avec quelle force encore, un message lumineux et porteur d’espoir du professeur à ses élèves. Rien n’enlèvera la tristesse d’une telle disparition, ni les regrets qu’elle suscite, mais nous pouvons rendre hommage à Grégoire Forest en saisissant cette main tendue, celle qu’il tendait d’un sourire affable et élégant, naturel et chaleureux : en ayant foi en l’avenir.

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